la bande dessinée

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Scénario / Stratégie narrative

Suite d'instructions écrite pour le dessinateur. plus globalement,
c'est la mise en forme des éléments d'une histoire. C'est la mécanique qui permet au spectateur ou au lecteur d'assimiler l'histoire.
Une même histoire peut être racontée de 1000 manières différentes, c'est le scénario qui fait la différence. Une très bonne blague mal racontée ne fait rire personne. De la même manière, une histoire mal scénarisée n'intéressera personne. C'est ce que l'on nomme Ç la stratégie narrative È.
Dans un scénario, le scénariste organise un parcours émotif à destination du lecteur. Son but est de rendre le lecteur triste, joyeux, ou angoissé au moment précis où il le juge intéressant tout en lui communiquant les informations utiles à la compréhension de la trame de l'histoire. Il ne faut pas hésiter à mettre son héros en danger, ni à le rendre ridicule, ni à lancer des fausses pistes pour forcer le lecteur à se poser des questions.
Pour être sûr de bien répartir ces scènes dans l'espace ou le temps qu'on s'est fixé (durée de projection, nombre de pages) on écrit ensuite un chemin de fer.
Séquence après séquence, toute l'histoire est détaillée. C'est dans ce document qu'on définit par exemple le nombre de pages de chaque scène.

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Diego Aranega PDF Imprimer Envoyer
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Rencontre avec Diego Aranega pour « Victor Lalouz , T2 -L’idole des Jeunes » (collection « Poisson Pilote » chez Dargaud).

Le principe de l’entretien : Diego réagit à trois images (2 photos, 1 peinture) que j’ai choisi en rapport avec ma lecture de son album. Il décrit l’image (en bleu), puis la rattache à son travail…
Entretien réalisé à la Fnac de Strasbourg par Jenny Ulrich (radio RBS,  91.9 FM à Strasbourg).

 



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1/Voici une première image :

C’est la photo d’un micro. Évidemment, la radio. C’est l’univers dans lequel j’ai plongé mon anti-héros. Victor, est un anti-héros… Pour faire court, l’idée c’est que Victor, au départ, c’est un personnage qui n’a rien pour réussir. Sur le plan physique, il est taillé dans un rayon de vélo, il est à moitié chauve, il a des lunettes triple XL. Sur le plan intellectuel, au-delà de trois syllabes, il ne percute plus trop, le second degré, il ne sait pas que ça existe. Sur le plan familial, il a une mère assez castratrice… Je t’explique tout ça pour la suite : ça a une importance, c’est le terreau qui a fait naître Victor. Tout ça conduit logiquement à faire un personnage introverti, qui n’est pas amené à fréquenter d’autres personnes. Généralement, un gars qui a ce profile-là, il reste dans sa chambre et il fait des maquettes de bateau. Moi j’avais envie de confronter Victor à un autre environnement de travail et à d’autres personnes.
J’ai réfléchi à l’univers qui me semblait le plus approprié pour qu’il puisse faire sa place sur des malentendus. La radio m’est apparue comme le cadre idéal pour que Victor se réalise : on ne le voit pas en frontal, directement, on peut se l’imaginer. Dans le premier tome de « Victor Lalouz », mon personnage anime une rubrique qui est un peu « les auditeurs ont la parole ». Tout repose sur un malentendu de départ : Victor croit qu’il a sa petite rubrique à la radio parce qu’il tient des propos pertinents, qu’il est drôle, quelque chose qui a à voir avec ça… Alors qu’en fait, non. Il est là parce qu’on pense que c’est un couillon. Ou on pense qu’il fait du second degré. Le rapport avec la radio, pour Victor, est là aussi. Je voulais le confronter à de la libre antenne et à une multitude d’auditeurs qui pourraient arriver avec leur sujet. Parce que Victor, autant il peut être couillon, autant il a un avis sur tout. Avec un principe comme ça, qui lui permet de rencontrer des gens et de répondre à tout type de question, ça me donne la possibilité de dresser un peu son portrait. En une demie planche, on en apprend un peu plus sur lui. Ce personnage-là, sans le savoir, il confie des trucs intimes à la radio, en direct. Le pendant de son travail, c’est la psychanalyse qu’il est en train de faire. Il se confie de deux manières : à la radio et chez son analyste.

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2/ Ouaou, tout ça juste à partir d’un micro ! Bravo. Deuxième image :

Alors. C’est une femme… Mais je vois une femme à demi nue. Et pour moi, une femme à demi nue, quand je pense à Victor, je pense à l’objet de convoitise de tous ses fantasmes. Victor ne rêve que d’une chose, c’est de passer à l’acte. Je sous-entends qu’il n’est encore jamais passé à l’acte, mais jamais je ne le traite de puceau de façon directe. Sa fascination pour les femmes est telle que tout son parcours est un peu orienté par ça. Quand il est arrivé à la radio, il s’est dit que son nouveau statut, dans un média, permettrait d’inverser le regard que les femmes portent sur lui. Parce que, bon, il s’est rendu compte qu’à son âge –c’est un jeune adulte, il doit avoir entre 25 et 30 ans-, ça ne marche pas très fort. Il se dit que peut-être la notoriété lui apportera un petit plus qui ferait que les femmes accepteraient ou cèderaient à ses avances. Je te parle de ça parce que je vois une femme, il y a d’autres personnages autour, mais ils n’attirent pas spécialement mon regard. Victor est un peu obsédé, ça fait partie du truc. Il y a une ambiguïté sexuelle chez lui, un problème d’identification. N’ayant encore jamais pratiqué la chose, Victor a du mal à se définir par rapport à ses choix sexuels et comme c’est un looser, il lui arrive souvent de se retrouver dans des situations qui prêtent à équivoque. Où on peut s’imaginer qu’il est gay. Victor se défend toujours de ça, même quand il ne se passe rien du tout. Il défend toujours qu’il est hétéro, ça fait partie de son truc de base. Autant chez son psy qu’à la radio.

En fait, l’image, c’est « les Trois âges de la femme » –une petite, une jeune et une vieille. Les femmes dans l’univers de Victor… Il y a sa mère, son père et ces femmes auxquelles il n’a pas accès. Il est environné de féminin…

Je parlais tout à l’heure de la mère castratrice de Victor, c’est vrai que les femmes ont un drôle de rapport dans sa vie. Sa mère lui refuse son émancipation. Victor est néanmoins fasciné par les femmes, comme tous les jeunes hommes, il se pose des questions sur ça. Et puis il y a aussi un truc sur le père. Alors là, on parle de femmes, mais le père de Victor, c’est un gros dossier ! Ce père a une sexualité un peu particulière, je ne peux pas trop en parler pour ne pas tout dévoiler … Mais le parcours de ses parents a influé sur la trajectoire que Victor a prise.  Pour affronter tout ce qui lui arrive dans la vie, il s’est mis des grosses œillères en béton armé et c’est grâce à ces œillères qu’il peut affronter la vie. Parce que c’est un looser, mais un looser magnifique ! En fait, il est positif : je ne voulais pas non plus que ce héros-là traduise une espèce de mal-être, ait envie de se suicider tout le temps. Avec tout ce qui l’accule, on pourrait se demander comment un être normalement constitué décide de ne pas se jeter par la fenêtre ! Mais Victor, c’est un positif. Même quand il voit un verre complètement vide, pour lui, le verre est plein. C’est un peu sa « positive attitude ». C’est d’ailleurs pour ça que je l’ai appelé Victor Lalouz : « la louze » de l’anglicisme « défaite » et « Victor » c’est du latin « victoire ». C’est une façon d’appréhender, de manière glorieuse, même les événements les plus foireux qui lui arrivent.

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3/Troisième et dernière image :

Ouh ! Ça, ça me fait penser à Smac FM !… Euh, en même temps, c’est à New York… Alors, c’est un bâtiment que je vois : il y a un drapeau américain dessus… Cet immeuble-là, cette vue en contre-plongée, ça me rappelle deux trucs. Souvent j’utilise, dans mon système de narration, quand je dois passer d’un univers à un autre, des plans de coupe -comme on les appelle au cinéma. Des plans de transition, en fait. C’est des images comme dans Dallas, par exemple. Entre une scène dans le bureau de JR Ewing, puis une scène à Southfork, on a toujours une vue du bâtiment, avant. C’est comme dans toutes les sitcom aussi. Ça signifie au lecteur qu’on change d’endroit. On peut s’affranchir des déplacements : on n’a pas à faire sortir le héros, lui faire prendre une voiture, un moyen de transport pour se rendre à un autre endroit. Dans mes albums, souvent, toutes les pages, ou toutes les deux pages, il y a un plan de transition comme ça, en une image, parce que Victor va d’un endroit à un autre. Il va à la radio, chez son psy, chez lui… C’est une manière comme une autre de faire un raccourci. Dans ces aventures,  tout repose sur des séquences, des petites saynètes de six cases. Et sur six cases, il faut aller au plus tendu, au plus direct, pour raconter l’histoire. Le déplacement d’un univers à un autre est plus pertinent quand il n’est géré que sur une image. C’est par soucis de rentabilité et d’efficacité.

J’étais aussi frappée par le fait qu’en général tes cases sont plutôt frontales, sauf les immeubles qui ont toujours des perspectives assez folles

Ouais, c’est vrai, les vues sont assez frontales la plupart du temps… Mais quand on est sur une zone de transition, je me mets toujours à la place du gars qui  est en bas de l’immeuble, qui va entrer dedans : c’est pour ça qu’on regarde l’immeuble comme ça… Le problème avec un grand ensemble, ou une grande architecture, c’est que si je veux dessiner de façon frontale un immeuble de 20 étages, je ne vais dessiner que l’entrée et on n’aura pas conscience que ça se passe dans un immeuble haut… Voilà, c’est simplement un petit aspect technique… C’est vrai que j’aime la vision frontale. Je n’aime pas trop les effets de caméra dans la bande dessinée, surtout dans de la narration comique. On a six cases pour faire marrer, c’est un peu  le challenge. Sur six cases, je n’ai pas envie de compliquer l’image avec des effets de style, de caméra, d’angle, de contre-plongée. Sauf si vraiment ça sert une chute : ce sera une image qui sera cadrée d’une certaine manière parce que ce cadrage-là sera porteur de sens et sera au service du scénario. Sinon, j’aime bien faire en sorte que, dans mon découpage, toutes les images… D’ailleurs ce sont toutes des images carrées, il n’y en a pas une qui est plus étirée que l’autre… L’idée c’est que le lecteur reste concentré sur ce qui  se passe dans la case. On ne fait pas attention au décorum, on est focalisé sur ce que dit Victor ou sur ce que pense Victor. Et sur les attitudes de Victor, sur son visage et ses mains quand il s’exprime. C’est vraiment lui le centre de cette série. Ce n’est pas tant la radio. La radio c’est un prétexte, un univers dans lequel je l’ai plongé pour faire émerger des facettes de sa personnalité, pour le faire parler. Je peux même imaginer par la suite -au bout de trois, quatre tomes, quand j’aurais fait le tour un peu des questions de la radio- de remettre Victor chez Manpower pour lui confier une autre mission. Victor pourra très bien bosser dans un hôpital, vendre des beignets sur la plage. Tout est possible avec lui ! Ce qui compte c’est sa personnalité. Plus on avance dans le récit, dans chaque album, plus grâce à l’analyse de Victor on remonte le temps. Et plus on en apprend sur lui. J’ai encore beaucoup, beaucoup de choses à apprendre au lecteur sur Victor. En fait, plus on en apprend sur son passé plus ça nous permet de le  prendre en sympathie. Parce que Victor, c’est vrai qu’avec tout ce qui lui est arrivé, on ne peut pas l’accabler, on ne peut pas que se dire « qu’est-ce qu’il est con » : on peut se dire, par contre, « il s’en sort plutôt bien ».

Est-ce que tu aimerais ajouter quelque chose ?

Ben, non, non… Tout va bien. Je te remercie de m’avoir montré ces images judicieuses. En fait, ce principe, ça me fait penser aux psys quand ils proposent le test de Rorschach à leurs patients. Voilà, c’est des tâches que tu m’as montrées et je suis allé vers ce qui me touchait le plus. Ça recoupe un peu ce qui se passe dans l’album. Victor, c’est un peu ça : on arrive à lui sortir les vers du nez avec pas grand-chose !

Merci beaucoup Diego Aranega !
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